1914-1918 : l’atroce conflit. Chapitre 3 : Les premiers morts Pélissannais sur le front de Lorraine et la légende noire

Le premier Pélissannais va périr sur le front de Lorraine le 11 août 1914 : c’est le soldat Alphonse, Fernand, Marius REYRE, né le 09 décembre 1892 à Pélissanne.
Compte tenu de son âge (21 ans), il était déjà sous les drapeaux, affecté au 19 ème régiment d’artillerie. Parti de Nîmes. Ce régiment est chargé de la couverture du XV C.A. dans la région d’Haraucourt, près de Lunéville.
Le 10 août 1914 au soir, le bataillon du soldat REYRE participe à la prise du village de La Garde, près de Haraucourt en « Lorraine occupée », ( Meurthe et Moselle aujourd’hui, dept 54) et s’empare de deux batteries d’artillerie. Le 11 août, les allemands contre attaquent avec un tir nourri d’artillerie.

combats de Lagarde

combats de Lagarde

Le journal du régiment est explicite :
 » La densité du feu ennemi est si forte qu’aucun des officiers et hommes restés à leur poste n’échappent à ce tir meurtrier, tous sont tués ou grièvement blessés, les deux batteries sont alors occupées par l’infanterie allemande, les blessés sont fait prisonniers« .
Le 11 août, le soldat Alphonse REYRE gît parmi les morts, âgé de 21 ans. Sa fiche militaire porte les mentions:
 » Tué à l’ennemi le 11/08/1914 aux combats de La Garde ( Allemagne). »

Le soldat GAUTHIER Jules, Marius, Joseph, né à Salon le 16 août 1892, est déjà sous les drapeaux, affecté au 61 ème Régiment d’infanterie du XV C.A. Son régiment quitte Privas le 6 août 1914 pour rejoindre DIEUZE en Lorraine (occupée).

Il traverse Dieuze le 19/08 sans rencontrer de résistance, car les Allemands se sont repliés. Le régiment arrive dans la plaine de VERGAVILLE le 20/08/1914. Journal du régiment :

« L’ennemi s’est retranché à la lisière de la forêt de Geberstroff, sur des positions préparées à l’avance, solidement organisées et défendues par de nombreuses mitrailleuses.

L’ordre d’attaque est donné au point du jour. Les vagues d’assaut partent à 1200 mètres des lignes ennemies, sous un feu intense de mitrailleuses et d’artillerie de gros calibre. Des vides énormes se creusent dans les rangs, l’élan est brisé. Reformées, les vagues s’élancent à nouveau, en vain.

Le barrage, précis et serré, fauche les lignes, les rares survivants s’accrochent au terrain, s’efforçant d’organiser une ligne de résistance. Dans l’après midi, le repli est ordonné »

 Bien sûr, dans ce genre de « repli » on ne ramasse ni les morts ni les blessés, le vainqueur s’en chargera ! Le 20/08/1914, le soldat Jules GAUTHIER est porté disparu, puis confirmé décédé, à l’âge de 22 ans.

Le front de l'est au 20 août 1914

Le front de l’est au 20 août 1914

 

Le caporal ESTIENNE Louis Marius baptistin, né à Marseille le 21 février 1888, réserviste de 26 ans, a rejoint le 141 ème régiment d’infanterie, dès le 02 août, premier jour de la mobilisation.

Le 8 août ce régiment, commandé par le colonel CHARTIER débarque du train à VEZELISE pour participer à la bataille de Lorraine. Journal du régiment:

 » Se retrouve au contact de l’ennemi à partir du 14 août et avance « victorieusement » jusqu’à DIEUZE où les allemands se sont retranchés avant de passer à la contre offensive le 21 août, infligeant de lourdes pertes au 141 ème RI.

Le colonel CHARTIER, grièvement blessé, reste sur le champ de bataille ».

Le caporal Louis Marius ESTIENNE fait partie du nombre considérable des morts de ce jour, 21 août 1914, âgé de 26 ans.

La légende noire

Le scénario se répètera hélas de nombreuses fois, entraînant la défaite de l’armée française en Lorraine. Les provençaux du XV ème Corps d’Armée bien qu’ayant perdu 10.000 morts dans cette bataille seront bientôt accusés d’être les responsables de la défaite.

La rumeur se répand, c’est la LEGENDE NOIRE orchestrée par le généralissime Joseph JOFFRE et le ministre de la Guerre Adolphe MESSIMY, qui prétend que les soldats de « l’aimable Provence » auraient lâché pied devant l’ennemi.

Les archives ouvertes récemment montrent que JOFFRE a cherché tout simplement à se couvrir pour ne pas avoir à se justifier d’un plan de guerre mal conçu. L’épisode des pantalons rouges des fantassins en est une illustration. Nos soldats sont envoyés aux combats sans casque ( jugé trop lourd), mais avec le képi style second empire et le fameux pantalon garance.

On croyait que la guerre était avant tout une question de courage, on découvre que la victoire dépend essentiellement des canons, des obus, des mitrailleuses et de la puissance de feu.

L’élan courageux ne vaut rien dans une guerre industrielle où l’on est cloué au sol et haché par des bombardements, des kilomètres avant de voir un seul soldat ennemi, puis des centaines de mètres lorsque l’on part à l’assaut.

La guerre était déjà une affaire d’industrie et d’économie.

Peu importe ! Les Provençaux feront d’excellents boucs émissaires. Ils seront diffamés officiellement et cette  » légende noire » malgré les protestations des parlementaires du Midi, durera toute la guerre et bien au-delà.

Cette accusation de lâcheté des Provençaux révèlera une faille dans l’union sacré, un « racisme intérieur » envers le méridional, perçu comme un individu souvent grossier, parfois imbécile, toujours vantard, bref UN TARTARIN !

Le 28 Août, c’est le soldat PERRIN Laurent, Eugène, né à Salon le 16 juillet 1887 qui va périr.

Agé de 27 ans, c’est donc un réserviste qui a rejoint, dès le 2 août, le 67 ème Bataillon de Chasseurs Alpins, à Villefranche sur Mer. Après une courte période d’instruction et d’entraînement, son bataillon embarque le 21 août « à destination des frontières ».

Il est débarqué dans la région d’Amiens pour arrêter l’armée allemande du général Von Molkte qui, après avoir violé la neutralité de la Belgique, fonce vers Paris.Ce soldat reçoit le 28 août le baptême du feu devant Péronne. Il sera tué le jour même.

Le journal du Bataillon précise, pour cette journée du 28 août:

 » Engagé contre des forces beaucoup supérieures et sans soutien d’artillerie, le Bataillon ne remplit pas moins sa mission délicate : disputer pendant 24 heures la ville de Péronne et les ponts de la Somme à l’avance ennemie. Malgré des pertes qui s’élèvent à la moitié de l’effectif (500 hommes) il ne recule que pas à pas et c’est l’ordre de repli général qui lui fait céder les ponts à l’ennemi ».

Là aussi, aucune trace de  » lâcheté » des provençaux, bien au contraire. Ils sont, une fois encore, victimes de l’impréparation et de l’impéritie du haut état major qui n’a pas prévu que l’Allemagne pourrait violer la neutralité de la Belgique et se voit contraint de « jeter » des troupes très vite sans le soutien nécessaire.

Ajoutons à cette impréparation un manque de « vision », le haut état major militaire, soucieux, depuis la défaite de Sedan en 1870, de reprendre « l’Alsace et la Lorraine » aux allemands n’a pas engagé d’investissements en matériels lourds.

Au plan de l’artillerie, par exemple, la France est déficitaire aussi bien en nombre de canons et d’obus qu’en puissance (par le calibre) et en qualité. Ceci explique que, devant la descente fulgurante de l’armée de Von Molkte, depuis la belgique vers Paris, l’état-major français engage des régiments de chasseurs.

Les Chasseurs Alpins et Chasseurs à pied, ce sont un peu les « commandos » de l’époque. Des hommes jeunes, sportifs, capables de se faufiler et de prendre à revers les blocs de l’adversaire, par opposition aux « régiments de ligne » qui, comme sous l’empire un siècle plus tôt, avancent « en ligne » vers les troupes adverses (et leurs mitrailleuses…..).

Face au déluge de feu allemand, ces qualités ont été malheureusement gaspillées, souvent en pure perte.

Le soldat DELEUIL Auguste, Marius, né à Rognac le 23 mai 1892, est déjà incorporé au sein du 159 ème Régiment d’Infanterie Alpine à BRIANCON. Ce régiment est affecté à la défense des Alpes jusqu’à ce que la neutralité de l’Italie soit révélée (mi-août 1914).

Le 15 août, affecté à l’armée d’Alsace, le régiment est transporté en train, passant par Grenoble, Chambéry, Besançon pour arriver à Belfort, après un tamponnement ferroviaire qui fera 33 blessés dont 8 graves parmi les soldats.

Le 19 août, le régiment « entre en Allemagne » c’est à dire en Alsace. Il traverse Altkirch sans incident avant d’être opposé aux troupes ennemies 4 km plus loin. 800 morts français seront comptabilisés dans la journée. (C’est le même shéma qu’en Lorraine…..)

Le 21 août, le régiment (du moins ce qu’il en reste) est relevé et embarque dans un train vers Epinal, et subit un nouveau tamponnement ferroviaire avec un train transportant de l’artillerie, (82 morts et 87 blessés pour le régiment).

A partir du 28 août, le régiment remonte au front avec de durs combats à Saint Benoît la Chippotte (Vosges) où il subit à nouveau de nombreuses pertes.

Ces lourdes pertes auraient entraîné des moments de « panique » au sein du 159 ème R.I et du 97 ème RI. Le journal de marche du régiment reste très évasif sur ce sujet.

Ces combats se poursuivront jusqu’au 4 septembre avant un repli sur EPINAL.

Le soldat Auguste DELEUIL sera tué le 1er Septembre dans les combats de Saint Benoît. Il avait 22 ans.

RAPPEL HISTORIQUE : la bataille de la Marne

Le 30 août, Paris a connu le premier bombardement aérien de l’Histoire : un modeste monoplan allemand a survolé la ville et largué une banderole avec la mention : «Parisiens, rendez-vous, les Allemands sont à vos portes» ainsi que quelques bombes qui ont fait deux morts !

Début septembre 1914, après avoir reculé relativement en bon ordre face à la poussée allemande venue du Nord, les troupes françaises sont acculées, Paris est menacé.

Les Français voient se profiler le spectre d’une nouvelle défaite comme en 1870. Les civils du nord de la France suivent les troupes sur les routes de l’exode. Cinq cent milles Parisiens les imitent et quittent la capitale, qui ne compte plus que 1,8 million d’habitants.

Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux, sur l’insistance de Joffre, le 3 septembre. Le général Joseph Gallieni (65 ans), rappelé, est nommé gouverneur militaire de Paris.

Par le train et de nuit, il fait ramener, des troupes, afin de constituer hâtivement une VI ème armée, sous le commandement du général Maunoury, armée qui assurera la défense de Paris.

Les Allemands sont à ce moment-là à Chelles, à 30 kilomètres au nord-est. Ils hésitent à prendre Paris, car cette occupation à hauts risques « bloquerait » deux divisions au moins.

Il semble plus judicieux à l’état major allemand de transférer deux divisions vers le front russe, où se livre la bataille de Tannenberg et de renoncer à prendre Paris. L’armée allemande infléchit sa marche vers l’Est, la Marne et l’Ourcq, En manoeuvrant ainsi, elle va présenter son flan puis ses arrières à Paris.

Un officier de cavalerie français, le capitaine Lepic, constate au cours d’une reconnaissance au nord-ouest de Compiègne, que l’avant-garde allemande a infléchi sa marche vers Meaux, à l’est de Paris. Le 4 septembre, un avion de reconnaissance confirme ses observations.

Gallieni, aussitôt informé, y voit l’opportunité d’une contre-offensive de la dernière chance. Il convainc Joffre de lancer sur le flanc ennemi une contre-attaque avec la VI ème armée de Maunoury, à peine formée.

C’est l’épopée des « Taxis de la Marne », taxis parisiens réquisitionnés sur ordre de Gallieni. En l’espace d’une nuit, mais également avec l’aide d’autobus eux aussi réquisitionnés, ils transportent sur le front les soldats de cette armée surgie de nulle part. La légende amplifiera leur participation.

L’armée de Maunoury, sortie de Paris, détruit les arrières et le flan droit allemand. Les autres troupes françaises situées à l’Est de Paris, reçoivent l’ordre de cesser de reculer et de reprendre l’offensive contre une armée allemande désorganisée par le choc subi sur ses arrières.

Ce sera la Bataille de la Marne, avec des pertes énormes des deux côtés et au prix d’un effort surhumain de la part des fantassins français, épuisés par leur retraite depuis le front lorrain.

Le soldat François Marius MANSON, Pélissannais né le 7 décembre 1892 à Paradou, est incorporé depuis 1912. Il est affecté au 22 ème Régiment d’Infanterie Coloniale, cantonné à HYERES.

Face à l’invasion allemande de la Belgique ( pays neutre), la France envoie des troupes et l’Angleterre, liée par des accords diplomatiques et économiques avec la Belgique, déclare la guerre à l’Allemagne le 03 août. La France expédie un corps d’armée colonial (auquel est rattaché le 22ème R.I.C.) en Belgique.

La frontière est franchie le 21 août, le 22 ème R.I. C. participe à la Bataille de Belgique et de la Meuse. Il résiste à la poussée allemande sur la Meuse jusqu’au 27 août.

Extrait du Journal de Marche: « Nous avons subi des pertes sensibles : 20 officiers et 746 hommes hors de combat pour les journées des 22 et 23 août, 26 officiers et 1.127 hommes dans les combats du 27 ».

 C’est ensuite une retraite progressive vers le Sud, marquée par des combats, à travers l’Argonne et la Champagne en direction de Vitry le François, atteint le 5 Septembre.

Dans ce contexte, le 22 ème R.I.C. qui a reculé jusqu’à Vitry le François, reçoit l’ordre de reprendre l’offensive à partir du 6 Septembre .

Il s’agit de profiter de l’attaque de l’armée sortie de Paris pour harceler les troupes allemandes à hauteur de Vitry le François, afin de les repousser vers le Nord Est. Le régiment marche, accroche des unités allemandes qui battent en retraite non sans lui infliger de lourdes pertes.

Les villages traversés ont été pillés. Le 11 eptembre, le régiment est près de Valmy, les allemands se sont repliés sur le village de Massiges. Ils ont fortifié un mamelon proche, la  » côte 191″, couvert de nids de mitrailleuses qui attendent, depuis les hauteurs, les fantassins français.

Le 15 Septembre, le 22 ème R.I.C. qui a investi Massiges, reçoit l’ordre de reprendre la « côte 191 ». Ce sera chose faite le 15 septembre au soir, mais à quel prix !

Sur cette seule journée du 15 Septembre, c’est 631 hommes du 22 R.I.C. qui seront tués, blessés ou disparus sur les pentes de la « côte 191 »

Le soldat François MANSON figure parmi les morts, ce 15 septembre, à 22 ans.

La Victoire de la Marne a repoussé l’ennemi vers l’ Aisne, où il va s’enterrer dans des tranchées. Elle aura « coûté » au 22 ème Régiment d’Infanterie Coloniale 1209 hommes tués, blessés ou disparus, dont 11 officiers.

L’invasion est stoppée net par cette contre-offensive de la Marne, du 6 au 15 septembre. Les Français, soulagés, échappent à une défaite sans rémission. Le front va être stabilisé le long de cette ligne rouge sur l’illustration ci-dessous, où l’on voit l’ampleur de l’avancée allemande :

Le front à la fin de l'année 1914

Le front à la fin de l’année 1914

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